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Rage bait : Provoquer pour engager

Avez-vous déjà laissé un commentaire sous une publication qui vous a profondément irrité? Ou partagé une vidéo simplement parce qu’elle vous semblait absurde ou scandaleuse? Si oui, il est possible que vous soyez tombé dans le piège du « rage bait ». 

La stratégie derrière la colère

Le terme rage bait (« appât à colère ») désigne un contenu créé intentionnellement pour provoquer l’indignation, la frustration ou la colère du public afin de générer des réactions et de maximiser sa diffusion (Ayolov, 2026; Shin et al., 2025). Contrairement au clickbait, qui cherche principalement à susciter la curiosité à travers des titres accrocheurs ou sensationnalistes pour obtenir des clics, le rage bait mise avant tout sur les émotions négatives, particulièrement la colère (Shin et al., 2025).   

 

Cette stratégie est loin d’être anodine.

Des travaux récents montrent que les contenus suscitant l’indignation génèrent souvent davantage d’interactions que les contenus strictement informatifs (Munn, 2020; Shin et al., 2025). Pour les personnes ou les organisations qui produisent ce type de contenu, l’objectif n’est pas seulement de provoquer une réaction de colère. Comme les plateformes accordent une place importante aux indicateurs d’engagement tels que les commentaires, les partages et les réactions, ces contenus peuvent également bénéficier d’une visibilité accrue au sein des systèmes de recommandation (Munn, 2020; Shin et al., 2025). Cette visibilité peut ensuite favoriser la diffusion de messages politiques ou idéologiques et, dans certains cas, générer des revenus publicitaires (Humprecht et al., 2024; Rathje et al., 2021).  Autrement dit, dans l’économie de l’attention, la colère peut devenir une véritable monnaie d’échange.   

 

Pourquoi réagissons-nous autant?

Notre cerveau est particulièrement sensible aux émotions fortes. Les contenus conçus pour provoquer l’indignation ou la colère attirent davantage l’attention et incitent plus facilement les utilisateurs à interagir. Or, sur les médias sociaux, chaque interaction contribue à accroître la visibilité d’une publication. Le rage bait tire précisément parti de ce mécanisme : en suscitant de fortes réactions émotionnelles, il augmente les chances que le contenu soit commenté, partagé et diffusé à un public plus large. Les travaux de Brady et al. (2021) suggèrent également que l’expression de l’indignation peut être renforcée par les réactions positives reçues en ligne, contribuant ainsi à maintenir ce cycle d’engagement. 

 

Par ailleurs, les contenus qui suscitent notre attention ne sont pas toujours ceux avec lesquels nous sommes d’accord. Des recherches récentes montrent que les publications exprimant des opinions contraires à nos valeurs ou à nos croyances peuvent elles aussi générer un fort engagement lorsqu’elles provoquent une réaction émotionnelle intense (Mochon & Schwartz, 2024). Cette dynamique contribue à expliquer pourquoi certains contenus polarisants deviennent viraux, même auprès de personnes qui rejettent leur message. Autrement dit, sur les médias sociaux, la réaction émotionnelle compte parfois davantage que l’adhésion au contenu lui-même. 

La colère contre « l’autre »

Les contenus de type rage bait peuvent prendre différentes formes, mais ils s’appuient souvent sur des sujets qui divisent, comme les enjeux politiques, culturels ou identitaires. En mettant l’accent sur ce qui oppose différents groupes, ces contenus suscitent des réactions émotionnelles fortes et encouragent les interactions en ligne. 

 

La recherche montre d’ailleurs que les publications dirigées contre un groupe perçu comme « adverse » sont particulièrement performantes sur les médias sociaux. Par exemple, dans une étude portant sur plus de 2,7 millions de publications provenant de médias et de personnalités politiques, Rathje et al. (2021) ont constaté que les publications ciblant un groupe politique opposé étaient partagées environ deux fois plus souvent que celles évoquant le groupe politique auquel on appartient ou auquel on s’identifie. Chaque mention d’un groupe adverse augmentait même de 67 % les probabilités qu’une publication soit partagée. En d’autres termes, nous partageons souvent davantage ce qui nous oppose aux autres que ce qui nous informe réellement.   

 

Cette dynamique ne se limite pas aux débats politiques. Dans les espaces médiatiques (particulièrement les médias sociaux), les acteurs médiatiques et politiques cherchent à attirer l’attention en diffusant des contenus qui suscitent des émotions négatives fortes comme la colère en mettant de l’avant des récits opposant différents groupes sociaux ou politiques (Humprecht et al., 2024). De plus, l’exposition répétée à des contenus hostiles envers des groupes qualifiés d’adverses peut amener les utilisateurs à surestimer le niveau réel d’hostilité entre les groupes et à percevoir les opinions opposées comme plus extrêmes qu’elles ne le sont réellement (Brady et al., 2023) 

 

Les recherches récentes indiquent également que les exploitent fréquemment l’indignation comme levier de diffusion. Selon McLoughlin et Brady (2024), les informations peu fiables sont particulièrement efficaces lorsqu’elles déclenchent l’outrage moral, ce qui favorise leur partage rapide, parfois sans lecture complète du contenu.   

 

Quels sont les risques?

Le principal danger du rage bait est qu’il entretient un climat de confrontation permanente. Pour provoquer l’indignation, ces contenus utilisent souvent des généralisations excessives, des attaques personnelles, des formulations sensationnalistes ou des informations trompeuses (Munn, 2020; Sobieraj & Berry, 2011). À long terme, une exposition répétée à ce type de contenu peut donner l’impression que les conflits sociaux sont omniprésents et plus intenses qu’ils ne le sont réellement (Humprecht et al., 2024; Munn, 2020). 

 

Au-delà de ses effets sur le climat politique et social, l’exposition répétée à des contenus et à des échanges négatifs pourrait aussi avoir des conséquences sur le bien-être psychologique des personnes utilisatrices. Une étude expérimentale récente a montré que la lecture de commentaires négatifs sur les médias sociaux augmentait significativement les niveaux d’anxiété et diminuait l’humeur des personnes participantes par rapport à des commentaires neutres ou positifs. Les auteurs ont également observé que les jeunes adultes semblaient particulièrement sensibles à ces effets (Ai & von Mühlenen, 2025). 

 

De plus, Brady et al. (2023) ont montré que les personnes utilisatrices ont tendance à surestimer le niveau réel d’indignation présent sur les médias sociaux. Cette surestimation peut renforcer l’impression que les groupes qualifiés d’opposés sont plus hostiles, plus extrêmes ou plus agressifs qu’ils ne le sont en réalité. Le résultat peut être une augmentation de la polarisation sociale, c’est-à-dire une situation où les opinions et les groupes se concentrent progressivement vers des positions opposées et de plus en plus extrêmes (Brady et al., 2023; Rathje et al., 2021).   

 

Se protéger du rage bait?

Bien que les interventions spécifiquement destinées à contrer le rage bait aient été peu étudiées jusqu’à présent, les recherches sur la désinformation, l’indignation morale en ligne et les environnements numériques suggèrent plusieurs approches prometteuses, notamment ralentir les réactions impulsives, vérifier l’exactitude des informations avant leur partage, reconnaître les techniques de manipulation émotionnelle et diversifier ses sources d’information : 

 

  • Faire une pause avant de réagir. Prendre quelques secondes avant de commenter ou de partager permet de réduire les réactions impulsives (Pennycook et al., 2020; Pennycook & Rand, 2019).   

 

  • Diversifier ses sources d’information. S’exposer à différents points de vue réduit les effets de chambre d’écho (Bakshy et al., 2015; Brady et al., 2021).   

 

  • Se méfier des contenus qui désignent un ennemi collectif. Les messages opposant systématiquement un « nous » à un « eux » sont souvent conçus pour maximiser l’engagement émotionnel (Brady et al., 2023; Rathje et al., 2021). 

  

  • Éviter d’alimenter l’algorithme. Même les réactions négatives contribuent souvent à augmenter la visibilité d’un contenu provocateur (Brady et al., 2017; Munn, 2020).   

Message clé

Le rage bait transforme la colère en ressource économique. En exploitant nos réactions émotionnelles et les mécanismes des algorithmes, ces contenus obtiennent une visibilité disproportionnée. La meilleure défense consiste souvent à ne pas leur offrir ce qu’ils recherchent : notre attention. En ralentissant nos réactions, en vérifiant les informations et en diversifiant nos sources, nous pouvons contribuer à assainir nos environnements numériques. 

Article écrit par Rasoamiadana Volanirina Rasolofomamonjy

Références 

 

Ai, Y., & von Mühlenen, A. (2025). An experimental online study on the impact of negative social media comments on anxiety and mood. Scientific Reports, 15(1), 26642. https://doi.org/10.1038/s41598-025-10810-8 

 

Ayolov, P. (2026). Rage-Baiting and Anger-Clicking : The Dissent Factory of Online Media. SSRN. https://doi.org/10.2139/ssrn.5885063 

 

Bakshy, E., Messing, S., & Adamic, L. A. (2015). Exposure to ideologically diverse news and opinion on Facebook. Science, 348(6239), 1130‑1132. https://doi.org/10.1126/science.aaa1160 

 

Brady, W. J., McLoughlin, K., Doan, T. N., & Crockett, M. J. (2021). How social learning amplifies moral outrage expression in online social networks. Science Advances, 7(33), eabe5641. https://doi.org/10.1126/sciadv.abe5641 

 

Brady, W. J., McLoughlin, K. L., Torres, M. P., Luo, K. F., Gendron, M., & Crockett, M. J. (2023). Overperception of moral outrage in online social networks inflates beliefs about intergroup hostility. Nature Human Behaviour, 7(6), 917‑927. https://doi.org/10.1038/s41562-023-01582-0 

 

Brady, W. J., Wills, J. A., Jost, J. T., Tucker, J. A., & Van Bavel, J. J. (2017). Emotion shapes the diffusion of moralized content in social networks. Proceedings of the National Academy of Sciences, 114(28), 7313‑7318. https://doi.org/10.1073/pnas.1618923114 

 

Humprecht, E., Amsler, M., Esser, F., & Van Aelst, P. (2024). Emotionalized Social Media Environments : How Alternative News Media and Populist Actors Drive Angry Reactions. Political Communication, 41(4), 559‑587. https://doi.org/10.1080/10584609.2024.2350416 

 

McLoughlin, K. L., Brady, W. J., Goolsbee, A., Kaiser, B., Klonick, K., & Crockett, M. J. (2024). Misinformation exploits outrage to spread online. Science, 386(6725), 991‑996. https://doi.org/10.1126/science.adl2829 

 

Mochon, D., & Schwartz, J. (2024). The confrontation effect : When users engage more with ideology-inconsistent content online. Organizational Behavior and Human Decision Processes, 185, 104366. https://doi.org/10.1016/j.obhdp.2024.104366 

 

Munn, L. (2020). Angry by design : Toxic communication and technical architectures. Humanities and Social Sciences Communications, 7(1), 53. https://doi.org/10.1057/s41599-020-00550-7 

 

Pennycook, G., McPhetres, J., Zhang, Y., Lu, J. G., & Rand, D. G. (2020). Fighting COVID-19 Misinformation on Social Media : Experimental Evidence for a Scalable Accuracy-Nudge Intervention. Psychological Science, 31(7), 770‑780. https://doi.org/10.1177/0956797620939054 

 

Pennycook, G., & Rand, D. G. (2019). Lazy, not biased : Susceptibility to partisan fake news is better explained by lack of reasoning than by motivated reasoning. Cognition, 188, 39‑50. https://doi.org/10.1016/j.cognition.2018.06.011 

 

Rathje, S., Van Bavel, J. J., & Van Der Linden, S. (2021). Out-group animosity drives engagement on social media. Proceedings of the National Academy of Sciences, 118(26), e2024292118. https://doi.org/10.1073/pnas.2024292118 

 

Shin, J., DeFelice, C., & Kim, S. (2025). Emotion Sells : Rage Bait vs. Information Bait in Clickbait News Headlines on Social Media. Digital Journalism, 13(7), 1271‑1290. https://doi.org/10.1080/21670811.2025.2505566 

 

Sobieraj, S., & Berry, J. M. (2011). From Incivility to Outrage : Political Discourse in Blogs, Talk Radio, and Cable News. Political Communication, 28(1), 19‑41. https://doi.org/10.1080/10584609.2010.542360 

 

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