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Seul.e par choix : ce que les solo-influenceurs révèlent de notre rapport à la solitude

Imaginez une créatrice de contenu qui filme ses vendredis soirs seule à la maison et qui attire 200 000 abonné.e.s. C’est la réalité de Lana Isa, créatrice de contenu de Toronto devenue le visage d’une tendance en pleine croissance : les solo-influenceur.euse.s (Hill, 2026). Ses vidéos la montrent cuisiner, magasiner et relaxer en solo, avec des légendes comme « POV : tu es célibataire, tu n’as pas d’ami.e.s, tu vis seule, et voici à quoi ressemble ta vie ». Et plutôt que de la plaindre, sa communauté commente, s’identifie et en redemande.

 

Dans la même mouvance, le « solo-maxxing » transforme le célibat choisi en projet de vie : vivre seul.e, sans partenaire, parfois sans cercle d’ami.e.s proche, et l’assumer pleinement, caméra à l’appui. Ce phénomène détonne à une époque où on nous répète que la solitude est une épidémie (US Surgeon General, 2023). Comment expliquer les nuances dans ces manières de présenter et vivre la solitude?  

Être seul.e, savourer sa solitude, se sentir seul.e : trois choses différentes

La langue anglaise distingue des réalités que le français écrase sous un seul mot. En effet, le terme solitude en français peut référer à deux construits distincts en anglais, soit « solitude » et « loneliness ». Ce que l’anglais nommesolitude se définiti comme un sentiment de quiétude associé au fait d’être seul.e. On la choisit délibérément, pour le calme, la liberté ou le ressourcement qu’elle apporte (Thomas et Azmitia, 2019). En ce qui concerne le terme « loneliness », ou encore le sentiment de solitude en français, il réfère à un écart de satisfaction entre les relations qu’on souhaite avoir et celles qu’on a vraiment, en quantité ou en qualité (Perlman et Peplau, 1981). Le sentiment de solitude est associé à des sentiments désagréables ou à une souffrance émotionnelle. Finalement, il convient aussi de distinguer ces concepts de l’isolement social, soit d’être physiquement seul.e et d’avoir peu contacts sociaux. C’est un fait objectif qui ne dit rien de ce que la personne ressent.  

 

L’isolement social et la solitude ne sont pas nécessairement source d’émotions désagréables et de conséquences sur le plan de la santé mentale. En effet, une étude menée auprès de plus de 11 000 personnes a montré que le lien entre le temps passé seul.e et le sentiment de solitude est faible (Coyle et Dugan, 2012). Autrement dit, on peut passer des heures seul.e sans en souffrir. D’ailleurs, les adultes nord-américains passent entre 30 et 65 % de leurs heures d’éveil seuls (Larson, 1990; Danvers et al., 2023), et environ 85 % de ce temps seul est choisi volontairement (Lay et al., 2020). 

Pourquoi rechercher la solitude?

Tout dépend de la raison qui nous pousse vers le temps seul.e. La recherche distingue la préférence pour la solitude, c’est-à-dire le goût d’être seul.e et le plaisir qu’on en retire, de l’anxiété sociale, qui pousse plutôt à fuir les autres par peur du jugement (Bansal, 2024). La différence est majeure : la solitude choisie pour soi est associée à des bienfaits, alors que la solitude subie ou liée à l’évitement est associée à la détresse (Thomas et Azmitia, 2019). 

 

Une étude récente auprès de jeunes adultes (Bansal, 2024) rappelle ce que la solitude choisie peut offrir : un meilleur contrôle de ses émotions, de l’introspection, de la créativité et un sentiment de liberté dans le choix de ses activités. Bref, une pause des pressions sociales et de la connectivité constante. À l’opposé, la solitude qui découle d’un retrait non désiré s’accompagne plus souvent d’un sentiment de solitude et de symptômes dépressifs. 

 

Les solo-influenceur.euse.s mettent en scène la première forme : une solitude revendiquée et présentée comme une source de paix. Le solo-maxxing brouille toutefois la frontière. Si l’isolement devient une esthétique à imiter, certaines personnes pourraient maquiller en choix un retrait qu’elles subissent (Hill, 2026). Une question demeure : ces images de solitude heureuse qui défilent dans nos fils changent-elles quelque chose à ce que nous vivons quand nous sommes réellement seul.e.s? 

Vos croyances changent la donne

La science suggère que oui, parce que les contenus que nous consommons façonnent nos croyances, et que nos croyances façonnent notre expérience. Une étude publiée dans Nature Communications (Rodriguez et al., 2025) en fait la démonstration. Les chercheur.euse.s ont d’abord analysé les grands journaux américains : les manchettes présentaient le fait d’être seul.e comme néfaste dix fois plus souvent que comme bénéfique. Et il suffisait de lire un seul article du genre pour que les croyances des participant.e.s sur le temps seul deviennent plus négatives. 

 

L’équipe a ensuite suivi 161 jeunes adultes pendant deux semaines afin d’évaluer l’impact de leur perception de la solitude sur leur vécu de celle-ci. Chez les personnes convaincues qu’être seul.e est mauvais, le sentiment de solitude grimpait de 53 % après une longue période en solo. Chez celles qui voyaient le temps seul positivement, le même temps passé seul.e s’accompagnait d’une baisse de 13 % du sentiment de solitude, en plus d’une diminution du stress et de l’ennui. Et ce résultat a été reproduit dans neuf pays sur six continents (Rodriguez et al., 2025). 

 

La façon dont vous pensez votre temps seul.e détermine donc en partie ce qu’il vous fait vivre. Vu sous cet angle, les solo-influenceur.euse.s pourraient même avoir un effet protecteur, en offrant un contrepoids aux discours alarmistes des médias traditionnels. 

Un enjeu de santé publique, oui, mais sous conditions

Attention, cette nuance n’efface pas les données déjà récoltées sur l’impact du sentiment de solitude. Selon l’Organisation mondiale de la Santé, une personne sur six dans le monde se sent seule, et la proportion est encore plus élevée chez les adolescent.e.s et les jeunes adultes (OMS, 2025). Entre 2014 et 2019, plus de 871 000 décès par année ont été associés au sentiment de solitude et à l’isolement, qui augmente les risques de maladie cardiaque, d’accident vasculaire cérébral, de dépression et de démence. L’OMS en a fait une priorité mondiale, au même titre que la santé physique et mentale (OMS, 2025). 

 

La distinction posée plus tôt prend ici tout son sens. Le manque de lien social peut générer des méfaits quand les contacts manquent, quand les relations n’apportent le soutien souhaité ou quand elles sont sources d’émotions désagréables. Passer du temps seul.e, en soi, ne suffit pas à prédire un risque. 

 

Au fond, les solo-influenceur.euse.s n’ont peut-être rien inventé : avec leurs milliers d’abonné.e.s qui commentent chaque vidéo, ces créateur.rice.s qui se définissent par leur solitude choisie n’ont peut-être jamais cessé d’être en lien. 

En savoir plus

Les résultats de ce projet s’inscrivent dans la lignée des initiatives Connexion de l’Équipe SBEN. Ces projets visent à mieux comprendre la relation complexe entre les activités en ligne et le sentiment de solitude accru chez les jeunes adultes. En plus d’explorer les dynamiques à l’œuvre, les initiatives Connexion ont pour objectif de dégager des pistes de solution concrètes pour favoriser un usage numérique plus équilibré et promouvoir un meilleur bien-être social et émotionnel. Pour en savoir davantage sur nos travaux et découvrir nos recommandations, suivez-nous sur nos différentes plateformes et restez à l’affut des nouvelles parutions sur SBEN.ca! 

Références 

 

Bansal, Y. (2024). A study of preference for solitude and its correlates among young adults and middle-aged adults. International Journal of Interdisciplinary Approaches in Psychology, 2(8), 345-465. 

 

Coyle, C. E., et Dugan, E. (2012). Social isolation, loneliness and health among older adults. Journal of Aging and Health, 24(8), 1346-1363. https://doi.org/10.1177/0898264312460275 

 

Danvers, A. F., Efinger, L. D., Mehl, M. R., Helm, P. J., Raison, C. L., Polsinelli, A. J., Moseley, S. A., et Sbarra, D. A. (2023). Loneliness and time alone in everyday life: A descriptive-exploratory study of subjective and objective social isolation. Journal of Research in Personality, 107, 104426. https://doi.org/10.1016/j.jrp.2023.104426 

 

Hill, F. (2026, juin). The strange appeal of the solitude influencer. The Atlantic. https://www.theatlantic.com/family/2026/06/solitude-influencer-loneliness/687391/ 

 

Larson, R. W. (1990). The solitary side of life: An examination of the time people spend alone from childhood to old age. Developmental Review, 10(2), 155-183. https://doi.org/10.1016/0273-2297(90)90008-R 

 

Lay, J. C., Pauly, T., Graf, P., Mahmood, A., et Hoppmann, C. A. (2020). Choosing solitude: Age differences in situational and affective correlates of solitude-seeking in midlife and older adulthood. The Journals of Gerontology: Series B, 75(3), 483-493. https://doi.org/10.1093/geronb/gby044 

 

Organisation mondiale de la Santé. (2025, 14 juillet). Solitude et isolement : la menace cachée pour la santé mondiale que nous ne pouvons plus ignorer. https://www.who.int/fr/news-room/commentaries/detail/loneliness-and-isolation-the-hidden-threat-to-global-health-we-can-no-longer-ignore 

 

Perlman, D., et Peplau, L. A. (1981). Toward a social psychology of loneliness. Dans S. Duck et R. Gilmour (dir.), Personal relationships in disorder (p. 31-56). Academic Press. 

 

Rodriguez, M., Schertz, K. E., et Kross, E. (2025). How people think about being alone shapes their experience of loneliness. Nature Communications, 16, 1594. https://doi.org/10.1038/s41467-025-56764-3 

 

Thomas, V., et Azmitia, M. (2019). Motivation matters: Development and validation of the Motivation for Solitude Scale – Short Form (MSS-SF). Journal of Adolescence, 70, 33-42. https://doi.org/10.1016/j.adolescence.2018.11.004 

 

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