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Multitâche numérique : Sommes-nous réellement efficaces ou juste distraits ?

Imaginez la scène : vous êtes dans votre cuisine en train de faire le souper. En arrière-plan, votre série préférée à la télévision. Vous suivez la recette de votre plat sur votre tablette qui est posée sur le comptoir et répondez à des courriels professionnels sur votre téléphone, sans oublier quelques minutes de scroll sur Instagram. Rien d’extraordinaire, n’est-ce pas ? C’est peut-être même une scène assez familière. Selon eMarketer (2018), les jeunes adultes ont tendance à combiner davantage l’utilisation de la télévision, des smartphones et des ordinateurs que les générations plus âgées. 

 

Dans un monde qui est toujours plus saturé et qui file à toute vitesse, on cherche à accomplir mille choses à la fois. La multiplicité d’appareils et de plateforme nous permettent d’entrer en période de multitâche, et cela peut même nous donner l’impression d’être plus productifs. Mais quand on jongle avec tout à la fois, quelle qualité d’attention conserve-t-on ? Sommes-nous réellement efficaces ? 

C’est quoi le multitâche numérique ?

Depuis la première étude sur le comportement de multitâche médiatique publiée par Armstrong & Greenberg (1990), la recherche sur la pratique du multitâche numérique s’est largement développée. La définition scientifique la plus citée par les chercheur.e.s provient des travaux d’Ophir et al. (2009). Le multitâche numérique y est défini comme la consommation simultanée de deux médias ou plus. Il désigne aujourd’hui le fait de réaliser en même temps, ou en alternance rapide, deux tâches ou plus, dont au moins une implique un média numérique (Jeong & Hwang, 2012; Lang & Chrzan, 2015; Van Der Schuur et al., 2015). Cela peut aller du simple fait de s’engager dans une activité tout en en consultant une autre (Bowman et al., 2015; Wood & Zivcakova, 2015) à faire plusieurs choses en parallèle ou à basculer fréquemment d’une tâche à l’autre (Lin & Bigenho, 2015) 

 

Deux points sont à souligner dans cette pratique : Tout d’abord, le multitâche numérique ne se limite pas à faire deux tâches en même temps (p.ex. Lire et manger). Il inclut des médias qui servent à se divertir (ex. écouter de la musique) ou à interagir socialement (ex. réseaux sociaux). Ensuite, contrairement à certaines tâches imposées (p.ex. suivre une réunion et prendre des notes), le multitâche numérique repose sur un choix libre : on décide soi-même d’ouvrir une appli ou de regarder une série, à tout moment. Ce caractère volontaire rend le comportement plus flexible (non imposé) et dynamique (qui change rapidement) (Drody et al., 2025). 

Multitâche numérique, capacité d’attention et performance

De plus en plus d’études s’intéressent au lien entre la pratique du multitâche numérique, les capacités cognitives (capacité à traiter, comprendre, raisonner avec les informations et se souvenir des informations (Dilchert, 2018)) et la performance. Parmi les capacités qu’ont notre cerveau, l’attention joue un rôle central. En effet, elle permet de sélectionner les informations importantes et d’ignorer les distractions, ce qui est essentiel pour que les autres fonctions cognitives (comme la mémoire, le raisonnement ou la prise de décision) puissent s’effectuer efficacement. Même si notre cerveau est capable de diriger volontairement notre attention vers une tâche spécifique, cette attention peut aussi être involontairement captée par d’autres éléments qui attirent l’œil, entraînant des distractions (Anderson, 2021; Wolfe et al., 1989). La documentation scientifique suggère d’ailleurs que des niveaux plus élevés de multitâche numérique sont associés à une baisse de l’attention et de la performance (Chen et al., 2025; Lopez & Orr, 2022; Luo et al., 2024; Sun & Chao, 2024; Zhong et al., 2025). 

 

Par exemple, une étude expérimentale menée par Lopez & Orr (2022) a cherché à comprendre comment le fait de « multitâcher » avec les outils numériques influence les fonctions cognitives et savoir si les personnes qui font souvent du multitâche numérique sont plus facilement distraites et moins efficaces lorsqu’elles doivent gérer plusieurs tâches. Dans cette étude, les chercheurs ont créé un test qui ressemble à une situation réelle. Pendant que les participant.e.s faisaient une tâche principale (vérifier des équations), un popup apparaissait parfois à l’écran. Les participant.e.s pouvaient choisir de basculer vers la tâche affichée sur le popup ou non. Si la personne cliquaitsur la notification, elle était amenée à réaliser une petite tâche secondaire (compléter un début de mot), et donc, à s’adonner au multitâche. Si elle ignorait la notification, elle continuait la tâche principale. Les chercheurs regardaient ensuite qui parmi les participant.e.s cliquait, à quelle vitesse, et comment cela affectait la performance à la tâche principale. Les résultats ont montré que les personnes qui aimaient multitâcher mettaient plus de temps à revenir à leur tâche principale lorsqu’elles basculent vers la tâche secondaire ou mettaient plus de temps à réaliser la tâche principale, même sans distraction. Ces personnes étaient aussi plus sensibles aux distractions et avaient de la difficulté à les filtrer, c’est-à-dire qu’elles mettaient plus de temps à répondre à la tâche principale, même si elles ne changeaient pas de tâche lorsque le popup apparaissait. 

  

Alors pourquoi adoptons-nous cette pratique ?

Selon Drody et al. (2025), cinq grands facteurs favoriseraient le multitâche numérique. D’abord, les différences individuelles en matière de fonctions cognitives (dont l’attention) jouent un rôle important car les personnes qui ont du mal à rester concentrées ou qui sont facilement distraites sont plus susceptibles de multitâcher. Ensuite, certains traits de la personnalité sont associés aux comportements de multitâche ; la tendance à l’ennui, la recherche de sensation fortes et l’impulsivité seraient rattaché au comportement de multitâche, parfois pour réduire le stress ou améliorer l’humeur. À cela s’ajoute la perception de ses propres capacités à multitâcher, puisque les personnes qui se croient en mesure de gérer plusieurs tâches simultanément, même à tort, ont tendance à le faire davantage. Le jugement sur la valeur des tâches est également déterminant : si la tâche principale paraît ennuyeuse, on se tourne vers des activités plus gratifiantes comme la musique ou les réseaux sociaux, surtout si elles semblent apporter du plaisir ou des informations utiles. Enfin, l’environnement exercerait une influence majeure, car la présence de notifications, l’accès facile aux écrans et les normes sociales, renforcées par des applications conçues pour capter notre attention, encouragent fortement le multitâche numérique. 

Comment mieux composer avec le multitâche?

Malgré les impacts négatifs du multitâche numérique sur l’attention et la performance, cette pratique n’est pas proscrite. Cependant, pour réduire les distractions numériques, des petites habitudes peuvent être intégrées dans nos routines quotidiennes pour rester concentré sur les tâches prioritaires. Selon la littérature (Drody et al., 2025; Parry & Le Roux, 2019), il existe plusieurs façons de réduire le multitâche numérique. D’abord, on peut miser sur la prise de conscience, c’est-à-dire aider les gens à remarquer leurs habitudes, le temps qu’ils passent sur des médias distrayants et à circonscrire ses limites en matière de multitâche. Cette prise de conscience pourrait amener à des changements de comportements favorables. Cela peut se faire avec des alertes, un suivi automatique ou un journal d’activité. Ensuite, la valorisation de la tâche qui consiste à rendre la tâche principale plus motivante, par exemple en la rendant ludique grâce à la gamification, est une autre méthode pour rester concentré sur celle-ci et ignorer les distractions. Par ailleurs, la méthode de restriction vise à limiter les distractions présentes dans notre environnement, par exemple en mettant le téléphone en silencieux, en bloquant les notifications ou certains sites. Enfin, la pleine conscience aide à rester concentré sur le moment présent, par exemple, grâce à des exercices simples comme la respiration ou la méditation guidée, ou des programmes plus longs pour renforcer la capacité à se focaliser. 

Article écrit par Rasoamiadana Volanirina Rasolofomamonjy

Références 

 

Anderson, B. A. (2021). An adaptive view of attentional control. American Psychologist, 76(9), 1410‑1422. https://doi.org/10.1037/amp0000917 

 

Armstrong, G. B., & Greenberg, B. S. (1990). Background Television as an Inhibitor of Cognitive Processing. Human Communication Research, 16(3), 355‑386. https://doi.org/10.1111/j.1468-2958.1990.tb00215.x 

 

Bowman, L. L., Waite, B. M., & Levine, L. E. (2015). Multitasking and Attention : Implications for College Students. Dans L. D. Rosen, N. A. Cheever, & L. M. Carrier (Éds.), The Wiley Handbook of Psychology, Technology, and Society (1re éd., p. 388‑403). Wiley. https://doi.org/10.1002/9781118771952.ch22 

 

Chen, H., Peng, L., Peng, J., Liu, C., Yin, L., Zhang, Y., Cheng, Y., & Shi, Z. (2025). The relationship between media multitasking and attention : A three-level meta-analysis. Current Psychology, 44(7), 6326‑6347. https://doi.org/10.1007/s12144-025-07624-2 

 

Dilchert, S. (2018). Cognitive ability. Dans The SAGE handbook of industrial, work & organizational psychology : Personnel psychology and employee performance., Vol. 1, 2nd ed. (2019-01461-009; p. 248‑276). APA PsycInfo. https://research.ebsco.com/linkprocessor/plink?id=679fcb26-a1f4-31d9-816c-771ad3758e6b 

 

Drody, A. C., Pereira, E. J., & Smilek, D. (2025). Attention in our digital ecosystem : The five interactive components that drive media multitasking. Psychonomic Bulletin & Review, 32(6), 2454‑2471. https://doi.org/10.3758/s13423-025-02722-5 

 

eMarketer. (2018, mars 5). In a Multiscreen World, One Screen Is Trending Downward. EMARKETER. https://www.emarketer.com/content/simultaneous-use-of-desktop-laptops-and-tv-is-trending-downward 

 

Jeong, S.-H., & Hwang, Y. (2012). Does Multitasking Increase or Decrease Persuasion? Effects of Multitasking on Comprehension and Counterarguing. Journal of Communication, 62(4), 571‑587. https://doi.org/10.1111/j.1460-2466.2012.01659.x 

 

Lang, A., & Chrzan, J. (2015). Media Multitasking : Good, Bad, or Ugly? Annals of the International Communication Association, 39(1), 99‑128. https://doi.org/10.1080/23808985.2015.11679173 

 

Lin, L., & Bigenho, C. (2015). Multitasking, Note‐Taking, and Learning in Technology‐Immersive Learning Environments. Dans L. D. Rosen, N. A. Cheever, & L. M. Carrier (Éds.), The Wiley Handbook of Psychology, Technology, and Society (1re éd., p. 420‑435). Wiley. https://doi.org/10.1002/9781118771952.ch24 

 

Lopez, J. J., & Orr, J. M. (2022). Effects of media multitasking frequency on a novel volitional multitasking paradigm. PeerJ, 10, e12603. https://doi.org/10.7717/peerj.12603 

 

Luo, J., Cao, J., Yeung, P., Ng, J., & Sun, M. (2024). Mindfulness and growth mindset as protective factors for the impact of media multitasking on academic performance : The mediating role of self-control. Education and Information Technologies, 29(17), 22841‑22858. https://doi.org/10.1007/s10639-024-12759-z 

 

Ophir, E., Nass, C., & Wagner, A. D. (2009). Cognitive control in media multitaskers. Proceedings of the National Academy of Sciences, 106(37), 15583‑15587. https://doi.org/10.1073/pnas.0903620106 

 

Parry, D. A., & Le Roux, D. B. (2019). Media multitasking and cognitive control : A systematic review of interventions. Computers in Human Behavior, 92, 316‑327. https://doi.org/10.1016/j.chb.2018.11.031 

 

Sun, W., & Chao, M. (2024). Exploring the influence of excessive social media use on academic performance through media multitasking and attention problems : A three-dimension usage perspective. Education and Information Technologies, 29(18), 23981‑24003. https://doi.org/10.1007/s10639-024-12811-y 

 

Van Der Schuur, W. A., Baumgartner, S. E., Sumter, S. R., & Valkenburg, P. M. (2015). The consequences of media multitasking for youth : A review. Computers in Human Behavior, 53, 204‑215. https://doi.org/10.1016/j.chb.2015.06.035 

 

Wolfe, J. M., Cave, K. R., & Franzel, S. L. (1989). Guided search : An alternative to the feature integration model for visual search. Journal of Experimental Psychology: Human Perception and Performance, 15(3), 419‑433. https://doi.org/10.1037/0096-1523.15.3.419 

 

Wood, E., & Zivcakova, L. (2015). Understanding Multimedia Multitasking in Educational Settings. Dans L. D. Rosen, N. A. Cheever, & L. M. Carrier (Éds.), The Wiley Handbook of Psychology, Technology, and Society (1reéd., p. 404‑419). Wiley. https://doi.org/10.1002/9781118771952.ch23 

 

Zhong, W., Wang, X., Sun, Y., & Liu, Y. (2025). The Impact of Concurrent and Sequential Media Multitasking on Performance : The Role of Task Relevance and Working Memory. Media Psychology, 1‑24. https://doi.org/10.1080/15213269.2025.2542790 

 

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