La sobriété numérique : un bien-être numérique écoresponsable
Le bien‑être est un équilibre entre plusieurs dimensions qui sont reliées : physique, mental et social (WHO, 2002). À ces dimensions s’ajoutent des composantes émotionnelles, cognitives, numériques et même environnementales (Büchi, 2024; Schonhardt et al., 2023).
D’ailleurs, l’omniprésence des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans la vie quotidienne, soulève des questions croissantes quant à leur influence sur les diverses dimensions du bien‑être. Cela nous a amené à nous intéresser à deux concepts qui se recoupent : le bien-être numérique, qui se réfère à l’état de santé mentale, physique et émotionnelle d’une personne en relation avec son utilisation des technologies et des médias numériques, et la sobriété numérique, qui met l’accent sur la réduction volontaire de la consommation numérique pour des raisons environnementales (Péréa et al., 2023).
En se basant sur les apports de la littérature scientifique, cet article présente la notion de sobriété numérique.
D’où vient le concept de sobriété numérique?
Aujourd’hui, la recherche remet en question l’idée selon laquelle le numérique constitue une solution écologique. En effet, l’impact croissant (et polluant) du numérique a conduit à repenser les usages vers une consommation plus sobre et responsable des technologies (Péréa et al., 2023). La recherche montre que les TIC ont leur propre empreinte carbone (Freitag et al., 2021). Une étude de Gans-Combe et al. (2023), par exemple, a analysé l’impact de la taille des données utilisées pour entraîner un modèle d’intelligence artificielle (IA) en comparant la précision du modèle et la consommation d’énergie. Les résultats ont montré que lorsqu’on utilisait plus de données, la précision augmentait au début mais se stabilisait atours de 66-68% dès environ 75% des données, tandis que la consommation d’énergie, elle ne cesse d’augmenter. En d’autres termes, lorsqu’on utilise une IA,ajouter davantage de données n’apporte presque plus de gain de performance, mais entraîne une forte hausse de la consommation énergétique. Cette augmentation se traduit alors par une empreinte carbone plus élevée et contribue ainsi aux impacts environnementaux du numérique.
Le terme « sobriété numérique » (digital sobriety, digital sufficiency) trouve donc son origine dans le discours environnemental. Elle appelle à réduire l’empreinte matérielle et énergétique des TIC par une utilisation numérique de façon plus modérée, en réduisant par exemple la quantité de données qu’on crée, stocke ou partage, et en évitant d’utiliser trop d’appareils numériques (Péréa et al., 2023).
La sobriété numérique diffère, cependant, du minimalisme numérique (digital minimalism), une philosophie de l’utilisation de la technologie où l’on concentre son temps en ligne sur un petit nombre d’activités soigneusement sélectionnées et optimisées qui soutiennent fortement ce que l’on valorise, puis on passe heureusement à côté de tout le reste » (Aylsworth & Castro, 2021); et de la detox numérique (digital detox), période durant laquelle une personne s’abstient d’utiliser ses appareils électroniques, comme les téléphones intelligents, et est considérée comme une occasion de réduire le stress ou de se concentrer sur les interactions sociales dans le monde physique » (Oxford Dictionaries, 2019; Radtke et al., 2022). Cela n’empêche pas que les trois soient interreliés.
Pratiquer la sobriété numérique
Descamps et al. (2022) proposent de développer une “littératie de la sobriété numérique”, c’est-à-dire d’aider les personnes à mieux comprendre les impacts du numérique sur l’environnement et à agir en conséquence. Cette approche repose sur trois idées principales :
- Comprendre l’impact du numérique sur l’environnement : prendre conscience que nos usages numériques ont un impact, même s’il est souvent invisible, et apprendre à réfléchir de façon critique à ces usages (par exemple en comprenant d’où viennent les appareils et ce qu’ils deviennent).
- Repérer les bonnes solutions numériques : être capable de voir quand le numérique peut vraiment aider l’environnement, mais aussi éviter de se laisser tromper par des solutions présentées comme écologiques alors qu’elles ne le sont pas vraiment.
- Utiliser le numérique de façon responsable : passer de la compréhension à l’action, en adoptant des gestes simples comme refuser les achats inutiles, réduire son usage, réparer ses appareils, réutiliser et recycler.
Des gestes quotidiens tels que la limitation du streaming HD, l’optimisation des recherches et la réduction des courriels lourds sont aussi des pistes de solution.
Les impacts de la pratique de la sobriété numérique
Bien que les recherches sur les impacts de la sobriété numérique soient encore limitées, les travaux actuels suggèrent déjà que la sobriété numérique peut avoir plusieurs effets positifs. Sur le plan environnemental, elle contribue à réduire la consommation d’énergie et les émissions liées aux technologies numériques (Monnin, 2019). Elle peut aussi favoriser une prise de conscience plus large des enjeux écologiques associés à nos pratiques numériques quotidiennes (Mosca et al., 2024). Enfin, selon la Commission de l’éthique en sciences et en technologie, la dimension individuelle de la sobriété numérique permet aux personnes de développer un regard critique sur leurs usages et d’être plus autonomes.
Message clé à retenir
La sobriété numérique rappelle que le bien-être à l’ère digitale ne concerne pas seulement notre équilibre mental et social, mais aussi notre impact sur l’environnement. Réduire et repenser nos usages numériques, en adoptant des pratiques plus conscientes, critiques et responsables, permet à la fois de limiter l’empreinte écologique des technologies et de favoriser un rapport plus sain au numérique. Mais cet enjeu dépasse les choix individuels : entreprises et gouvernements ont, eux aussi, la responsabilité de réduire leur empreinte numérique, d’investir dans des infrastructures plus sobres et de favoriser le développement de technologies plus vertes. La sobriété numérique est moins un effort individuel qu’un projet de société, où les plus grands leviers de changement restent entre les mains de celles et ceux qui conçoivent, financent et réglementent le numérique.
Article écrit par Rasoamiadana Volanirina Rasolofomamonjy
Références
Aylsworth, T., & Castro, C. (2021). Is There a Duty to Be a Digital Minimalist? Journal of Applied Philosophy, 38(4), 662‑673. https://doi.org/10.1111/japp.12498
Büchi, M. (2024). Digital well-being theory and research. New Media & Society, 26(1), 172‑189. https://doi.org/10.1177/14614448211056851
Descamps, S., Temperman, G., & Lièvre, B. D. (2022). Vers une éducation à la sobriété numérique. Humanités numériques, 5. https://doi.org/10.4000/revuehn.2858
Freitag, C., Berners-Lee, M., Widdicks, K., Knowles, B., Blair, G. S., & Friday, A. (2021). The real climate and transformative impact of ICT : A critique of estimates, trends, and regulations. Patterns, 2(9), 100340. https://doi.org/10.1016/j.patter.2021.100340
Gans-Combe, C., Jun, J.-Y., Mouhali, W., Rakotondratsimba, Y., & Baccar, A. (2023). Making green growth a reality : Reconciling sobriety with stakeholders’ satisfaction. PLOS ONE, 18(8), e0284487. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0284487
Madon, M. (2024) Digital Sufficiency in Data Centers : Studying the Impact of User Behaviors. [Thesis] Computer Science. Université de Toulouse, 2024. https://theses.hal.science/tel-04675558
Monnin, A. (2019). Towards digital sobriety. The Shift Project. https://theshiftproject.org/app/uploads/2025/04/Lean-ICT-Report_The-Shift-Project_2019.pdf
Mosca, O., Manunza, A., Manca, S., Vivanet, G., & Fornara, F. (2024). Digital technologies for behavioral change in sustainability domains : A systematic mapping review. Frontiers in Psychology, 14, 1234349. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2023.1234349
Oxford Dictionaries. (2019, January 30). Definition of digital detox in English. http://www.oxford-dictionaries.com/definition/english/digital-detox
Péréa, C., Gérard, J., & De Benedittis, J. (2023). Digital sobriety : From awareness of the negative impacts of IT usages to degrowth technology at work. Technological Forecasting and Social Change, 194, 122670. https://doi.org/10.1016/j.techfore.2023.122670
Radtke, T., Apel, T., Schenkel, K., Keller, J., & Von Lindern, E. (2022). Digital detox : An effective solution in the smartphone era? A systematic literature review. Mobile Media & Communication, 10(2), 190‑215. https://doi.org/10.1177/20501579211028647
Schonhardt, S., Sullivan, S., & Shisler Marshall, R. (2023). A Focused Review of Multidimensional Well-Being Assessments. Journal of Wellness, 4(2). https://doi.org/10.55504/2578-9333.1140
WHO. (2002). Constitution of the World Health Organization. 1946. Bulletin of the World Health Organization, 80(12), 983‑984.
